« Le réveil de l’âme » , Ode chevaleresque, chanson pour Claude

S’enfoncer dans la rue, hier soir pour essayer de le retrouver, retrouver la vie qu’il m’a donné.
La ville, le pays, la planète entière microscopique et le bruit d’impalpables voilures dans l’air.
Il pleut et c’est le soir mais peut être l’oeil d’un animal voit le ciel incendié.
Beaucoup sont laissés orphelins. Seuls. Et gardent leur silence.
Pas de témoin de mon éternel écoulement – silence devant la porte qu’on ne m’ouvrira jamais.
Beaucoup d’orphelins aussi qui n’ont pas encore été réveillés de leur nonchalance. Là où, il n’y a pas de place pour la mort.
On se connaissait peut être avant d’être précipité dans le bruit de la ville quand tout s’est arrêté.
Les visions des mains qui tâtonnent
Et toute l’immobilité se répand, je le cherche dans la pluie et le ciel, la clarté, là où toute pierre sur le chemin recèle la force des secrets.
Beaucoup n’ont pas rencontré sa parole qui voyait dans la vie au delà de la raison qui serait une prison pour l’intelligence.
Oh grand ange, près du portail j’me suis couché.
J’rôdais tout seul près des étoiles, j’me suis couché
Une chose va s’accomplir qu’on nomme le destin, ou alors le soleil ne brillera jamais, les prés seront glacés, les chemins d’éternel hiver, rien ne s’accomplira.
Je resterai là comme l’herbe au pied du mur, invisible.
Déchue du temps s’élève la nuit qui m’enveloppe.
Claude, au-dessus, dans la plus haute tour, tu peux dormir en paix.
Toute la nuit j’attendrai ton arrivée, ardent jusqu’au jour, avec le vent qui se balance dans mes mains, sans sommeil, sans sommeil, et que tu sortes, et que tu prononces mon nom.
Et je te saluerai, d’abord de loin, et tu me reconnaitras, et il neigera, ce matin.
Dans le livre blanc nous plongerons nos deux regards.
Hier soir j’ai marché, brûlant. Dans les rues j’ai trouvé comme un rêve nocturne, la ville en ses bords de solitude.
J’ai bu dans chaque bar et j’ai pleuré trop, tout ce que j’ai bu.
Toute l’existence était comme un trompe l’oeil, l’eau était couleur de cendre, tout sonnait faux et médiocre et oppressant.
La vie que nous menons n’est qu’une façade. Quelqu’un nous a laissé.
Nos idées ne sont que ce qui reste d’un souffle, un souffle ligoté.
On est ligoté pour ne pas dépassé le niveau du sordide. Le sordide nous rattache à lui. Il veut qu’on lui ressemble. Les papillons électriques des lumières me donnent des frissons. Comme si je devais vivre maintenant avec cette moitié de souffle.
J’ai été jusque sous ses fenêtres éclairées, les portes étaient fermées et nocturnes, j’ai chanté un poème mais le doux bruit la pluie se détachait comme des voix et je l’entendais sur les toits. Je pensais à Verlaine.
Le lieu était vide mais comme occupé par tout l’univers de son esprit et puis comme il faisait froid, j’ai pris la rue. Mon coeur est en feu, mon cheval galope.
Quand, moi, un rien du tout – et j’étais seul à devoir me libérer de la folie des dieux – personne ne voulait me sauver, j’avais vingt et un ans et j’ai frappé à sa porte.
Je pensais qu’il avait des pouvoirs magiques mais je n’étais plus un enfant alors je lui ai parlé de mon démon, que je ne savais pas écrire. Illettré.
Je faisais partie du monde éventré des condamnés et le poids de mon existence n’était pas approprié à faire du théâtre. Sur moi pesait le secret de l’être à l’intérieur, courant auprès des arbres de la folie, confié à des écoles pour handicapés mentaux, et je crois que cela lui a plu.
« – Mon frère, c’est pour ça que je suis dérangé, il n’est pas né.
On n’habitait pas dans le même sac.
Ce n’est pas moi qui lui ai pris sa paroi pour m’accrocher. »
Je ne savais pas écrire mais c’est de mon infirmité qu’est née l’ écriture.
Un soir de 1995, Claude m’a ouvert la porte, comme si nous avions été séparé dans le temps et qu’on se connaissait déjà et qu’on s’était retrouvé après le départ. Il n’avait pas eu peur d’accueillir un jeune garçon dont il ne connaissait rien, et qui peut être soudainement aurait pu être dangereux n’ayant que des liens frêles autour de lui.
Une fois, il a mangé le démon qui était en moi, démon de la honte, du trouble, de l’inquiétude qui parfois sortait à l’extérieur et me faisait dériver, étrange dans la frénésie parmi les planètes.
Il m’a dit que mon démon était le bouclier, que je devais comprendre, le contrecoup de toute la violence incrustée dans les heures passées comme le visage de l’effroi les cheveux piqués de serpents, le faciès de la Gorgone. Lorsque je travaillais à m’en libérer, il m’a dit qu’il ne fallait pas m’en effrayer mais apprendre à travailler aussi avec le mauvais rêve, ne pas se laisser atteindre mais apprendre à vivre sur ses gardes avec le mystère. J’improvisais devant lui, il m’inspirait.
Un cheval battait sa crinière dans l’obscure
Quelque chose s’est entrelacé dans l’infini du temps et les minutes les plus mystérieuses se sont rencontrées. Je vivais dehors et une fille, Catherine, m’a appris à lire, à faire l’amour, j’avais 20 ans peur tout le temps. Cette fille faisait des choses intérieures, une sorcellerie bizarre, lisait dans la profondeur de la marre de café, les divinités d’un monde inconnu.
Catherine me réveillait avec la tendresse en boucle dans le haut parleur d’Artaud « si Dieu existe, c’est de la merde » Elle s’extasiait devant moi qui avait eu une éducation religieuse.
Elle lisait Yung et m’interdisait de lire les poètes classiques, je lisais Botho Strauss mais je n’avais pas le droit de lire Molière.
Elle, étrange, pouvait rayonner dans la nuit et vaincre l’obscurité. Elle m’a fait lire le premier livre de Claude, Espaces perdus, que je n’ai pas compris. J’avais rencontré Catherine à Bagneux dans un atelier théâtre à la MJC. Elle nous avait lu le petit texte de présentation au dos du livre d’Espaces perdus. ça parlait de l’étrangeté et des livres; c’est comme si on avait perçut un endroit irrésolu de mon enfance, le malheur qui m’avait condamné à être solitaire, cette voix qui continuait comme une flamme dans la glace à bruler mon coeur, une partie de mon esprit sensible qui n’arrivait pas à écrire. Tout ce que j’avais gardé en secret, l’excitateur de virtualité de mes émotions qu’on prenait pour de l’étrangeté et de la démence pouvaient donc apparaitre dans l’écriture.
Catherine faisait avec moi des expériences poétiques en m’apprenant à lire Maeterlinck, je voguais au hasard des mots et des syllabes, je n’avais pas le droit moi qui était attiré par les héros de toucher aux divinités grecques. Shakespeare seulement. Et elle marchait sur les murs la nuit, dans mes rêves qui étaient les pires songes. Je la regardais de la fenêtre après avoir fait l’amour sur le manteau de neige. J’étais comme un enfant dérobé par cette sorcière. Elle vivait dans l’appartement d’un peintre, riche, et qui comme Pessoa, avait les yeux profonds et peur d’être écrasé comme une mouche par le sexe monde des femmes. L’atmosphère de cet appartement était étrange, nous vivions là, elle m’envoyait dans la rue, et je lui taxais des cigarettes, et nous faisions un théâtre bizarre.
Comme j’avais le sens du contact, je parlais aux gens dans la rue, je les invitais dans son atelier. Elle s’y transformait en chat et hurlait sur les gens que j’avais réussi à faire venir. Elle était très intelligente, bien que parfois grotesque. On se trouvait bien souvent seul au paradis perdu, elle faisait peur.
Une fois de vive angoisse et de détresse, Catherine me laissa tout seul dans l’appartement, partie avec le prince qui avait peur, le prince était de sel, c’était un peintre puceau. Ils sont partis ensemble et je suis resté dans l’appartement sans bruit, alors j’ai pris l’annuaire et j’ai appelé Claude.
(Si vous trouvez que dans ce texte les faits se mélangent, c’est que quand je marche mon excitateur comme un mixeur par fantaisie fait un désastre avec l’ordre des choses.)

1995. Allo Claude, c’est Lazare, je suis envahi mystérieusement par la peur, l’effroi, j’ai lu votre livre Espaces Perdus il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas mais les choses me viennent et je voudrais écrire mes poèmes.
Il était minuit il m’a fait répéter mon prénom
– Lazare, Lazare, pourquoi m’appelez vous, Lazare ?
– J’ai trouvez votre livre, je sais mal lire. J’ai essayé de le lire il m’a intéressé…
– Il n’est plus édité. il était oublié.
– Avec une petite peinture dans l’angle…
Je vivais sans souvenir, sans espoir, la pente de ma conscience ne me laissait pas voyager.
Dans la rue j’ai croisé ma petite soeur je lui ai demandé mon chemin sans la reconnaître.
Derrière moi aucune famille
Dans mon rêve un cheval remue ses oreilles
Et fend l’eau qui sommeille
Tandis que le démon se lèche encore les flans
– Je veux qu’on vienne et qu’on m’emmène.
Il a été capable d’imaginer avec moi. Il m’a ouvert la porte pour que mes hypothèses puissent devenir des poèmes et une réalité dans mon théâtre.
Il ne faisait pas la différence entre celui qui sort de l’Ecole Normale et celui qui est éjecté de l’école normale en CE2.
J’entendais dans les cloches qui sonnent, des cris suraigus dans ma tête. J’avais du mal à me mettre en face de ce qu’il y avait en face de moi.
C’est peut-être pour entendre ces cloches encore que je suis allé, hier, rue Jean-Jacques Rousseau, près de l’église pour le voir au fond de la nuit, moi qui suis un voyageur, et il était un voyageur aussi. Nous avons allié nos univers pour qu’ils se confondent, au dessus de la raison étrangère à ce que l’on nomme l’intelligence rationnelle.
La forêt avale l’adorable cheval
Dans la boue de la ville
Il y a cette secousse qui nous a séparés, cette interruption
Et l’étendue de ces millions d’orphelins qui attendent
d’ouvrir les portes sous les pavillons de l’innocence
comme si on pouvait voir la couleur de la lumière sur la mer.
Il a essayé de m’éveiller pour que je fasse des études
moi qui étais tout le temps somnambule, ayant du mal avec les choses nettes.
On m’avait accordé de rentrer dans l’école de Bretagne
Là- bas je serai heureux il y avait surement de la sorcellerie là-bas
Elle était connue pour ça
La Bretagne.
De ma galère il m’a amarré au quai
J’arrivais à l’école alors que je n’étais pas du tout quelqu’un de ponctuel
Une vapeur rose où j imaginais pour commencer des Ondines germaniques essayer avec moi d’apprendre une somme de savoirs
J’aimais danser et me livrer avec folie à l’élan des joies
Un jour sur tout mon corps j’ai dû écrire mon texte
Manque de Sarah Kane
Je n’arrivais pas à l’apprendre par coeur
Un loup tuait les mots dans ma mémoire
Ce n’était pas de la paresse
ça l’a fait rire de voir que j’avais écrit mon texte sur mon corps
et mes bras que je léchais
comme une bête ne pouvant articuler les racines des mots
Cette tricherie l’avait fait rire la tendresse le rendait timide
et un sourire apparaissait et là c’était comme du bonheur
nous nous amusions bien ensemble
j’étais surement un peu comme l’idiot
et lui comme le roi dans une pièce de Shakespeare
Il aimait quand je lui racontais des terreurs irréelles
il prenait aussi pitié de ces angoisses d’enfant fou
inventant des mondes et des romances pour nos rêves
il me laissait improviser un monde devant lui et son humanité m’a touché
il m’a comblé
il ne voyait pas en moi un vaincu et espérait que la philosophie arrive en harmonie
et ça avait bien du mal à venir
Il aimait tout ce qui était fragile, tout ce qu’on pouvait croire perdu.
Il aimait trouver dans les vestiges incertains, le vent quand il y avait l’absence du vent.
L’ombre de mon cheval
Se profile sur les murs
On se tient et on s’étoile
J’ai essayé d’être meilleur que ma vie, j’ai essayé de porter en rêve le monde que j’avais dans mon coeur sur la scène et à l’extérieur. Je suis incurablement amoureux de choses que je ne connais pas, de l’autre côté des images, des nuages et des brumes, là où le visible s’estompe, quand il pleut et que l’on voit de l’autre coté des miroirs.
C’est lui qui lorsque j’avais affaire à des directeurs qui ne voulaient pas de moi, a appelé.
Il a appelé lorsque je lui ai raconté, chargé d’angoisse, que le Centre National du Théâtre avait rejeté mes poèmes Passé je ne sais où, qui revient… Au pied du mur sans porte… et à L’ ARCADI qui maintenant a disparu.
Le problème : beaucoup de membres des ces commissions qui ont des idées ne savent pas lire un texte et n’entendent pas avec l’organe conducteur.
Je garde les écritures qu’il a fait sur mes textes, il a écrit sur les trois pièces de la trilogie, peut-être voulait-il aussi m’aider à changer ma destinée, sûrement, c’était comme une force invisible le fait qu’il ait écrit ces choses, c’était comme des talismans contre les malheurs qui me laissaient passif, contre ceux qui voulaient m’effacer.
Ces textes qui me possédaient et qui me portaient dans le monde pour être fort face aux imbéciles et pour ne pas me laisser perdre, ni humilié ( et du coup, ce texte là de 2006 dans lequel il encourage les théâtres à nous accueillir en résidence je le mets en photo. )
Lazare est un poète d’instinct qui subit l’irrésistible attraction du théâtre.
Lazare, c’est une écriture sauvage. un langage puissant, heurté : une blessure intérieure. Cette parole spécifique – comme inachevée – demande a être tester dans un espace, à être travaillée avec une équipe d’acteurs (le groupe autour de Lazare existe, 7 personnes environ)
Il s’agit d’une demande de résidence, ou de la recherche d’un lieu pour travailler au minimum un mois.
Cette écriture en effet, plus que toute autre, demande à se vérifier dans un lieu de représentation, c’est une écriture qui peut se développer encore par l’exercice concret du travail (invention du jeu), une écriture qui veut finir de se trouver dans le travail vivant avec les acteurs.
Ce que produit Lazare ne trouve sens que transmis à travers un corps, chaque acteur – chaque personne – montrant, à partir de l’écrit premier, le discours qu’il est.
L’être vivant rend sensible, non pas ce que le langage dit mais ce qu’il fait.

Claude Régy, le 11 septembre 2006


Une première version de Je m’appelle Ismaël m’est venu de treize longues discussions téléphoniques avec Claude. De Janvier à décembre 2015. Ensemble on discutait avec l’impossibilité même. Il détestait ces cortèges d’imitateurs il préférait les fantasques qui inventaient.
il m’a fait passer la passerelle depuis l’abîme pour que je trouve mon envol, contre tout ceux qui ne me laissaient pas parler, que je puisse inventer avec mon impossible.
Aujourd’hui encore, on a peur de ce mystère. Il faut rappeler qu’il s’est battu pour qu’il puisse être. Il ne s’agit pas de silence formel, il y a des silences hostiles pire que la parole.
La parole m’est indispensable à l’épanouissement illuminé de mon frère qui lui ne parle jamais.
J’entendais hier des grands bruits et la pluie s’écroulait sur le sol et je chantais un poème que j’étais venu lui offrir.
Une femme dans un taxi s’est arrêté, très étrange, elle m’a dit d’abord que j’avais beaucoup de tenue. Elle m’a demandé ce que je faisais avec mon pantalon de peintre, elle m’a dit que c’était son heure qu’il fallait accepter et puis que l’amour devait être libre de toute distinction de sexe.
Je n’arrivais pas dire des mots, je pensais : peut être était-ce son visage, celui du rêve.
J’étais fatigué d’avoir tellement pleuré. J’avais tellement hurlé et je hurle encore,
Je me souviens – mais ma mémoire est absurde et lointaine – qu’un jour, comme une blague
en 2009, au 104, il y avait tous les gens qui m’avaient rejetés et qui ne voulaient pas entendre parler de mon écriture, Claude pris la parole alors que tout le monde l’admirait en silence : « Pour moi il y a deux auteurs, Fernando Pessoa et Lazare. »
D’un seul coup je devenais important il y avait Fernando Pessoa et Lazare
C’est comme si je n’étais pas encore né
et qu’au milieu d’un naufrage
quelqu’un m’avait tendu la main
et m’avait ouvert les yeux pour être au monde
dans un monde un peu incompréhensible.
Trou noir dans la salle de la conférence
puis la lumière s’est rallumée et l’auditoire a fait comme s’il n’avait rien entendu.
Chargé d’un milliard de forêts j’étais sur un nuage
et je voyais autour de moi expirer tous ces gens qui ont envoyé mes textes au feu
Claude m’a dit comme une blague ou une fulgurance énorme qu’il n’existerait jamais que deux poètes : Pessoa et Lazare.
La pensée s’est dispersée dans la pluie, séparée de la source, des joies et des peines, dans l’obscurité sans limite, et de tout temps tout était en repos, comme en sommeil, et je marchais à travers ce sommeil, dans un rêve sans rêve.
Je reste devant la fenêtre
qui n’est plus éclairée
je ne vais nulle part
les secrets de l’univers ne peuvent pas être résumés en trois mots
et les secrets de sa pensée non plus
nous n’avons pas la clé
et nous sommes dans l’inhabilité
et c’est ça qu’il faut reconnaitre parmi les cimes bruissantes de l’inconnu
voir là-dedans
et si par démence, tout l’incréé du monde pénétrait dans leurs cerveaux leurs têtes éclateraient !
et je tourbillonne et tourbillonnent avec moi les poèmes que je n’ai jamais su écrire
et les rues que j’ai traversées dans lesquels il y a plein de carapaces d’insectes qui quittent leurs corps dans la muraille nue des mémoires
Je chante fort et viennent avec moi des voix
mille plus grandes que moi
qui engendrent en secret leurs chants et s’ajoutent à la nuit bleue
Et l’enfant hanté de questions que j’étais
bientôt se couchera
Et j’entendrai dans ma chambre bouger et tomber les étoiles
Et dans toutes les maisons les rêves auront les yeux rivés
Ils traverseront les cortèges des fêtes
Et tous les gens au-dessus de moi qui dorment, leurs rêves renversés dans la réalité
Et tous les gens en dessous de moi qui dorment ainsi leurs rêves infinis viennent me visiter
Et confus je traverserai le manteau des rêves et j’habiterai le langage des secrets.
Je veux tester mes rêves avec ta voix
même fugitive
Et regarder dans tes yeux
ce qui vient
Et moi qui porte tout ce que je n’arrive pas à dire
hurlant comme un squelette dans le sablier
Au-delà de la tempête sourde
Dans l’ignorance qui grince
Comme mes os sur des pierres
sur la feuille j’écris les lieux et les personnes de sel fracassés
Et toi, précipité, ailleurs
Cette vie est là-bas, avec les astres
Et ignorant, je pleure
La pensée sourde te précipite
A travers des cristaux sur l’autre rive qui s’ouvre
Et le vide ici se déchire et l’éclair immense
Et je rêve dans les pas d’autres personnes
Il y a plein d’aurores
Dans les rues perdues
Dans d’autres mondes étranges
Dans l’amour ou la discorde
Dans d’autres villes
Qui se déplient à l’intérieur
Pleins de villes qui meurent et qui naissent
Avec la force des trous noirs créateurs
Et je soupire qu’il y ait plein de joie qui s’envole et disparait
Pleins qui marchent dans les rues et disparaissent dans les dancings de jazz
grains de sables emmêlés dans le lit de la nuit
ils vivent dans les courbes des pianos
et avec la mélodie de nouveau viennent s’étreindre
La nuit est étoilée
Et nos regards rivés à une étoile tombée
en pincées de poudre d’or
Et mon cheval au monde infini demeure
Coulant sa crinière dorée qui remue les souvenirs
Suis-moi – dit-il
Ne pleure pas
Il y a des mondes plus grands
La vieille terre toute petite errante dans l’univers
Et je ne sais rien accomplir, et l’obscurité de toute idée a brûlé le temps
Ma chair se détache dans un délire de fièvre
Les planètes tournent
Tout va mourir en une seconde et renaître dans d’autres sensations
Et le soleil
Brille sur mon oreiller
Et je me dresse
Tout va renaître
avec ses hasards et ses possibilités in-interrompues
qui descendent jusqu’au tréfond de moi
et quand nous nous éveillons, à peine une ébauche dans mon tableau
il est déjà trop tard pour accomplir sa journée
La vie me prendra
Les forêts me chasseront
J’ai dormi comme un clochard sur les pavés
Il pleut et il ne pleut pas
Un grand soleil déchire la nuit
Quelque part nous voyagerons et la lumière pleut
précipitée soudain dans la grande mer
Nous nous éveillons au monde
Nous vivons en attendant de recevoir un secret
Avant que notre corps éclate
Et la terre suspendue dans l’univers
Et loin au-dessus des passions changeantes
La terre est toute petite
avec ses révolutions
avec ses pentes de colline que nous descendons
Petite planète délirante et débile avec ses célébrités
et les mots qui glissent dans les conversations et ne signifient rien
avec l’ombrage des forêts sur les rives opposées des opéras
où le monde joue et chante des sensations et des princesses qui meurent d’ennui
La terre toute petite comme une orange qui se hasarde dans la mer
D’autres mystères nous terrassant dont on ne sait pas le nom, et peut-être sur des nappes, des rythmes et des souffles s’écriront par des visions qui ne sont pas nées, et quelqu’un ailleurs frémira dans une autre planète
Et l’infini sera meilleur et ne peut être que bon avec lui
Il plonge un souffle dans le souffle de l’immensité qui nous effraie
Et je reste là parmi les graviers avec mon papier à lancer mes avions en papier
Le rêve s’est agrandi dans un autre rêve
Plus de suffocation, de niches
Je fais mon petit poème, petit, dans la planète petite
Mais dans l’univers rien n’est grand, rien n’est petit, rien n’est triste malheureux, rien n’est joyeux et tout est pareil, immuable.
Et je me réveille et je n’ai rien pu dire du rêve qui m’avait traversé et que je ne peux pas mettre en place dans ma vie
Ni effrayé ni calme
Sur l’étendue de l’horizon happant
L’avalanche
de tous ces paysages qui me brulaient dans la rue
Les cavaliers de l’univers sont partis sans moi se déployer à l’intérieur
Et je reste las avec le chant qu’ils chantaient
sans jamais commencer
Je prononce des mots sans pouvoir en saisir l’étendue
Des yeux de feu
Mon livre trempé
Les mots se déplacent et vont ailleurs
Comme un cheval fou qui galope
Les mots
à la fin du jour trainent au-delà de notre horizon et au-delà de l’éternel
quelque chose qu’on ne connait pas
Sonnent des cloches
Et dans ma chambre aux fenêtres mouillées
j’entends toutes les mains
faire sonner des cloches
sous l’eau
Du manteau de la pluie
dans le silence il passe
continue de passer dans le désert d’une ville
tous les tombeaux sont vides
et il continue de passer et passera éternellement
la pluie éclate en sanglot
Et je voudrais jeter l’ombre de la mort sous le portail des êtres
Je voudrais tuer la mort
Claude d’un mouvement doux est sorti
De la souffrance épineuse qu’apporte la vie
Et peut durer
Dans le mystère
La femme-taxi
m’a dit « c’est son heure »
Elle m’a demandé son âge
Peut-être je cherchais quelqu’un pour me confesser
Ou pour parler dans la nuit
Comme le manque me lapide
Le mystère de la mort va s’ouvrir, et l’inconnu
va passer
Comme une petite balle dorée
une étoile est tombée
Hors de tout ciel
Je parlais des trous noirs
dans le supermarché de la mort
avec l’abondance de la consommation
D’un seul coup toute la lumière s’est éteinte
Dans le palais Maurice Maeterlinck est apparu
qui attendait la mort avec sa mitraillette
Comme si le supermarché ouvrait sur d’autres univers selon les croisements
Puis la lumière s’est rallumée et les gens faisaient comme s’ils n’avaient rien vus
Etre de nouveau nu comme au tombeau
Quitter l’apparence des mondes
Debout
Regardant au loin
L’absence qui lutte
Comme si quelque chose bougeait à l’intérieur de moi
que je n’arrivais plus
à tenir
Il n’y a plus de mendiant
Ni de charité
Pour moi qui demeurait parfois dans mes cauchemars comme un clochard
Qui dormait sur le pavé des rues
Chassé vers les forêts et les régions intermédiaires
Nous sommes envoyés
Ensevelis,
Jetés sur le lit des mystères
La tête tournée vers la route
Et le chemin
Nous le regardons partir
Car il n’y a jamais eu de place pour la mort
Et tombe la rosée sur les pierres
Et sur les lèvres d’un baiser oublié dans le temps
D’un baiser trop loin maintenant
Qui tempête sur la prairie
Dans le silence qui fait battre les cœurs
Il n’y a jamais eu de place pour la mort et s’ouvrent des rues et des nouvelles étoiles
Et tous les élans
Dérivent dans un palais dans la caresse du vent
Et tout est ensemble sans fardeau
Tout est libéré
Et l’eau nocturne étanche mes rêves et ma soif
Le ciel est plein d’anneaux de cristal, la femme-taxi aux yeux bleus m’a emporté, elle me dit que maintenait il faut que je sois devenu philosophe pour parler comme ça mais, pas du tout, je suis l’enfant perdu qui encore l’attend devant la porte pour qu’il retienne la tornade de silence, pour que les mots ne sortent pas en foule, que je puisse les tenir dans mes paumes comme larmes ruisselantes, je suis dans le naufrage, pleurant, et je le vois dans cette femme
Le caractère de l’apparition était suspect, le langage aussi
D’après Maurice Maeterlinck
Les morts usent de liens qui les rendent perceptibles
Peut être
Pour se faire entendre
Parce que nous n’avons pas les organes nécessaires pour les percevoir
Nous sommes des aveugles nés
Nous ne savons rien
Il est possible de contacter ou de provoquer même sans le faire exprès des apparitions
Mais je n’ai pas provoqué cette apparition.
Dans le taxi, lorsqu’elle m’a regardé c’est comme s’il était là, dans la nuit, délicat et léger. Les mots s’effaçant peu à peu et je restais dans le silence, je tremblais de peur et je le voyais partout dans les étoiles. Elle avait un tissu blanc pour ne pas toucher le volant. En elle, il me demandait si je voulais continuer à écrire. Le sol était bleu et le taxi déferlait. Il y avait des perles de pluie sur la ville qui dansait, je n’étais pas dans un navire, je n’étais pas pris dans une tempête en danger. Tout était calme et la voix de cette femme aussi. Le déchaînement anxieux serait calmé.
Maintenant qu’il n’y avait plus personne pour me protéger
Plus de trêve, dans mon combat toujours l’insomnie perçant mon regard, les ennemis du théâtre de l’impossible, leur non-écriture. Contre la défaite, toujours continuer d’être régulier, entendre ses mots, ne pas lâcher les rêves chevaleresques, les papiers des légendes. Trouver le portique vers l’infini car il n’y a aucune raison pour empêcher le rêve, les tableaux mystérieux d’exister au théâtre.
Peut-être en vérité je suis devenu vieux
Je galope et trébuche et tombe de ma selle
Je m’étire dans la nuit, mon cheval est à bout
Et tout le monde s’en fout de mon écriture
Qui n’est pas dans le marbre
J’ai essayé de faire ma vocation
et on a dit
« et bien Lazare , c’est un performeur ! »
Quelqu’un m’a dit ça brutalement.
Je me suis dit: oui, je ne suis plus édité alors peut-être que je suis un performeur.
Quelqu’un a rajouté « je l’ai vu sauter des balustrades. »
Tu retombes serein et tes ailes ont disparu
Faut pas demander si j’ai une protection, mineur, judiciaire ou rapprochée
Maintenant, je le dis, je maudis le sort de ce théâtre proportionné à l’intelligence raisonnable et qui ne veut pas d’ un univers qui le dépasse. Je maudis le sort de ce théâtre qui ne va pas vers l’infini. Le théâtre n’est pas une prison sans issue à l’intelligence, l’inconnu et l’inconnaissable doivent être le bonheur nécessaire au théâtre.
Nous sommes plusieurs orphelins à vouloir atteler nos chevaux vers le mystère
Y a un soleil brillant qui nous enveloppe
Nous formons un inconscient pour réveiller des facultés
Plein d’enfants à demi éveillés endormis
dans un monde comme un grand glaçon.
On ne serait pas encore dans le monde extérieur
On serait là avant que s’ouvre une porte
Une grande porte
On serait dans un grand glacier
Là, avec la lumière qui veut ressouder les choses, avec l’impatience de la dame soleil qui fait l’amour à un sexe de glace, nous somme beaucoup d’orphelins dans l’entrebâillement de la porte qui chuchotons des secrets. Peut être avait il la clé?
Nous vivons parfois dans le même inconscient que les oiseaux ou les chats ou la pluie ou l’étoile, nous vivons des fois de nos divagations. J’étais au début, handicapé mental maintenant je scelle mon cheval et je retire la glace sur ses paupières.
D’autres qui ne sont pas encore nés vont arriver et vont connaître, peut être, rencontrer la pensée de Claude car nous sommes plusieurs orphelins portés par son oeuvre.
Les voix sont graves et nombreuses autour de lui aujourd’hui, j’ai entendu son rire jaillir, un instant de la vie intérieure que le rire porte quand il me suit, le visiteur petit qui frappe à la porte le soir.
Et les choses étaient si simples
Je l’appelais souvent au téléphone. Tout le temps, je lui demandais conseil quant aux catastrophes inévitables, mes drames, même mes histoires avec les filles. Certaines périodes je l’appelais au moins une fois par semaine pour qu’il me raconte comment il partait au japon, quels étaient ses voyages, j’inventais des poèmes et des forêts enchantées, un enchantement envoutement naturel, enchantement des intuitions obscures qui nous ont enchantées aussi dans un refus.
Il ne m’a jamais fait travailler comme acteur avec lui, j’avais trop d’émotion, et cela aurait été difficile car mes émotions prenaient toute la place, cela n’en laissait plus aucune pour l’existence d’un autre être, texte.
Il me disait d’écrire des poèmes le jour de Noël lorsque j’étais tout seul.
Je fixais ses yeux emplis d’innombrables, je ne veux pas dire de quoi, je préfère dire le mot chose à silence, réalité, paysage, obscurité, lumière.
Un jour il m’a révélé que j’aurais besoin de le tuer, qu’il aurait fallu que je le fasse sortir de cette vie d’incertitude. Je n’aurais jamais réussi, m’introduire chez lui, si j’avais voulu je l’aurais fait le premier jour, je l’aurais tombé, mis dans son linceul, raidi.
J’étais imparfait et ma réalité était tenue en fuite, par ma banlieue et l’opium de ma religion
Il me regardait, son silence sur son fauteuil sur l’autre rive
Il m’a fait manger mon démon de fantasmes qui me venaient de Dieu
Quand je lui ai dit que mon démon n’apparaissait plus, qu’il venait d’un rêve d’irréalité, il n’était étrangement pas heureux et m’a dit de reprendre le parfum de sa mélodie et de travailler avec lui pour qu’il puisse nourrir ma vie.
Oui le démon ne doit pas être condamné dans des prisons d’intelligence, il doit trouver des endroits, des fenêtres où l’on voit l’épaisse fumée d’un monde invisible
Moi je pensais au peintre qui était parti avec Catherine, lui n’avait jamais été effleuré j’avais connu le seuil scintillant entre les jambes nocturnes et l’érosion
C’est sûr qu’on est différents mais on vit au fond les uns des autres, et on agit par d’autres personnes que nous.
Le rythme de la respiration de mon frère mort me possède dans un rêve d’équilibre métaphysique
Je n’ai jamais voulu la tragédie d’étouffer mon frère dans le ventre de ma mère je n’aurais jamais voulu tuer Claude et je ne l’aurais jamais fait,
Moi je respire
Et lui ne respire pas
Moi je pourrais respirer et être toi, aussi.
Je ne le fais pas, ça !
Je ne le fais pas.
Toi tu dois respirer
je te laisse respirer.
C’est comme des escales qu’on fait chacun à des moments pour se rapprocher et puis après c’est reparti, on harponne le silence.
Ce que j’ai fait à mon frère…
Ne pas le laisser atteindre la terre comme un asile mordre le seul air qui reste
Dans le ventre on était dans une maison spacieuse !
C’était spacieux cette maison !
Je ne comprends pas pourquoi je l’ai bousculé !
Je l’ai peut être mutilé !
Je ne sais pas ce que j’ai fait !
Je n’étais pas conscient de l’être !
Je ne peux pas rendre de comptes.
Je ne l’ai pas écouté dans les heures profondes quand on était entre nous !
Je ressens un manque je ressens quelqu’un qui n’est plus là.
Je ne vis qu’avec ça, avec le manque, tout le temps.
On est tout le temps séparé c’est pour ça j’ai du mal à lâcher le combiné de téléphone.
On est tout le temps séparé.
Dès la naissance on m’a séparé de ma mère avec le cordon musical après on m’a séparé de mon frère après on m’a séparé des gens que j’aime.
Ma mère était jeune elle avait les yeux plein de lumière.
Mon petit frère je l’ai laissé devant le couchant du soleil.
Il est pas né il est enterré tout droit.
Y avait rien dans ma mère.
Y avait que dalle dans ma mère.
Y avait moi.
Je ne suis qu’un ramassis de nuées et de mensonges de bêtises et de mensonges.
Dans ma mère y avait pas grand chose.
Oui le cher corps de ma mère.
On m’a récupéré sur le perron.
On a dit c’est un enfant qui descend de la maison de Dieu.
La femme-taxi m’a dit que Claude était surement fier de moi, que je devrais m’arrêter de m’inquiéter. Que je devrais continuer à travailler même si je n’arrivais plus à éveiller cette chose, je ne savais plus comment agir. Hier j’étais comme un ermite ivre, je levais les yeux, je parlais de lui dans chaque bar et quand je baissais les yeux je parlais à l’ombre des paroles avec lui. J’aurais voulu voir de la neige sur certaines cimes, il y avait de la neige dans mes mains, sans le savoir la pluie s’était transformée en neige. Je demeure, je n’ai pas de harpe, il était quelque part dans ce taxi…
Et c’est l’heure profonde de mon cheval qui se lance
Dans l’avoine fol à travers la lumière du canal
Bord sur bord de l’élégance il me donnait des conseils, je l’entendais souffler sur moi, son souffle me touche et m’ouvre le coeur; c’est comme une fumée qui sortirait de sa bouche, une fumée d’astres bleus. Je pleure, je pleure pleure et peu importe qu’on aille au ciel ou pas, puisqu’on est au delà des regards. Dans la mémoire, marchant à travers les paroles qu’on a prononcées, qu’on n’a pas prononcées.
On marche dans les souliers de ceux qu’on a perdu.
La mémoire est cette glace
Et on détache sa voix dans l’impossible pour distinguer une trace
En fait j’ai fait tout mon ouvrage en pensant à lui
C’est mon admiration pour lui qui me faisait écrire
Il est l’électricité épidermique et l’orchestre silencieux de Je m’appelle Ismaël
La présence qui accompagne
Car Claude Régy quand il s’occupe du silence ne rejette pas les histoires que lui raconte Ismaël au téléphone. Mais déroule calmement derrière elles des scintillements, une houle de digressions imprononcées, qui suppose que les mots se montrent en avant et se détachent, à l’écart d’une vérité, toujours en mouvement, les uns vers les autres.
La ligne de l’histoire devient de plus en plus fine et serrée, tandis que le silence déploie la rumeur continue du champ de la vie.
De manière à faire exister un non dit mystérieux qui attendrait sa revanche et travaillerait toujours la pensée, celle qui par en dessous s’accorde avec les mots.
Ce qui semble manquer, dès lors, est présent sur scène.
Chute entrelacée de syllabes et de silences plein la bouche
Il y a des voyages qui demeurent inaudibles
Une langue qui devient silence
Écrire, séparer les pierres au-dessus du silence
Au téléphone, ils traversent ensemble les grandes forêts de leurs rêves, les choses qui ont un nom et celles qui n’en n’ont pas.
Les débris de toutes nos lectures, de l’immédiat et du très lointain, réclament avec tant d’insistance la simplicité poétique à mesure que la parole s’invente ; et son éclat est l’épreuve de l’avenir dans une vertigineuse montée folle et inouïe des émotions.
Tout commence au seuil des apparences dans cette solitude où la parole fait apparaître des êtres qui s’interrogent sur le monde et ce qu’ils sont peut être dans ce monde.
« Il faudrait mettre sur ma langue un glaçon et couper dedans pour trouver la paroi des mots. »
Les paroles sonnent comme des êtres vivants.
Ismaël crée des êtres invisibles en se déplaçant au hasard des rues et pense que ce n’est pas ici qu’il vit mais ailleurs, dans un sommet, un monde intérieur qui est le plus important, une vie plus profonde.
Et ses divagations perpétuelles l’emportent dans un espace qui n’aurait pas d’âge, qui se déplacerait simplement avec la parole, qui pourrait passer de l’Orient à l’Occident, qui pourrait aller à Ninive pour rencontrer un prophète et implorer la paix.
Il dort, continue à vivre et prend le petit escalier des Halles.
Claude, du haut de la plus haute tour, l’éclaire de loin de son amitié pour qu’il ne tombe pas, et l’empêche de sombrer dans une solitude qui l’appelle.
Derrière les personnages qu’invente Ismaël, apparaît l’expérience insupportable de l’infériorité sociale.
Les pauvres ont des devenirs criminels qui les poursuivent.
Les poings dans le silence hostile ils descendent la pente de la violence et ne peuvent plus remonter par la parole.
Tu sais il y a des paroles qu’il ne faudrait pas dépenser.
Certaines choses doivent rester in-proférées.
Sinon il n’y a plus rien d’inattendu.
Oui.
Le monde est inapaisé et la parole ne l’apaise pas forcement.
Ce n’est pas par la parole que tu vas nourrir le peuple.
Faut garder le secret.
On entendra la parole pas dite on pourra peut-être la ressentir cette parole si elle n’est pas dite peut-être peut-être quelque chose fait défaut à nos vies quelque chose fait défaut à la parole.
Tu as beaucoup travaillé là-dessus.
C’est ton continent.
Un désert pluvieux.
Un endroit où tu as marché dans le noir.
Pendant longtemps.
Durant des jours des temps et des nuits.
Jusqu’au point où il n’y a plus de lieu.
La terre dans le fracas par moments, pour moi.
Et tu retiens la voix.
Tu es aux bords des fracas et tu retiens la voix.
Non tu ne vas pas t’arrêter.
Il faut que tu restes aux bords des fracas.
Non les enfants ont besoin que tu restes à la porte.
Bon on coupe la communication.
On se met devant le silence.
Silence, allez !
Sous le regard du silence.
On harponne ! on harponne !
Bon on sait pas pour combien de temps mais on part. Il faut préparer son sac et ses brosses et on se lève dans la nuit et les pieds nus et on part en voyage et on pourra continuer encore à jouer dans les nuages, avec le vent, voilà, mais il faut partir, on ne sait pas qui nous fait craindre de partir mais nous avons l’habitude d’être en voyage ; vers le Japon, vers la Norvège, vers ailleurs. Nous avons l’habitude de partir. Nous savons avec joie que nous devons partir pour rencontrer peut être, autre chose, dont nous ne savons pas le nom.
Je lâche les ailes de mon cheval
Mes larmes font un bruit de brasier
Je souffle comme une baleine
Oui je serai sage…
Je t’embrasse, Claude.
(Paris – 28 décembre 2019)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut