Je n’étais pas là aux Molières pour me mettre debout et protester
mais vous pouvez lire et partager Feu rouge !
Arrivé dans mon village natal de Bretagne, je vois les oiseaux qui bientôt m’enchanteront. C’est un tout petit village et pour parcourir les alentours j’ai un vélo. Le maire avait en tête un bien beau projet à côté de l’église où notre fier granit palpite, qu’il y ait une place pour que les gens puissent se retrouver, que notre bourg existe, qu’il ne soit pas juste une voie traversée par les voitures et machines agricoles. Ce village, sur la route des templiers, il est possible qu’un trésor y soit enfouit et demeure pour surprendre l’avenir. Je propose au maire de prendre un petit café et le fais rentrer dans la maison, on parle du projet, il me dit : « L’argent a été absorbé, il n’y a plus qu’un projet sur trois qui existe ici. C’est dur pour vous aussi dans le théâtre, tout se resserre, ça sacrifie comme Moloch ses enfants mais le théâtre c’est du luxe, non ? » Je lui réponds : « Penses-tu que le théâtre est le fruit d’un phénomène magique passé par des éléments de mémoire fictive ? Le théâtre est la même nécessité que cette place dont tu me parles, une scène sur laquelle les êtres se rencontrent, une fable où l’on expose les découvertes et les étrangetés du monde, où chacun peut trouver l’intime et l’immédiat. C’est une éternité debout avec l’être et le temps. »
À chaque être plusieurs autres vies me semblaient dues – Rimbaud, Une saison en enfer
Nos lieux
À l’heure où le contexte de politique culturelle nous invite à plus d’attention et de vigilance quant à la préservation des conditions nécessaires à leur existence, les directions des centres dramatiques nationaux se retrouvent soumises à des injonctions contradictoires et irréalisables, rendant impossible l’élan même de leur raison d’être.
Voici nos maisons pétrifiées et leurs directions assujetties à de tristes jeux de pouvoir et de conciliations, bien malgré elles je l’espère.
Que peut-on cultiver aujourd’hui dans ces lieux dont les fondations tremblent et le paradoxe dans lequel il se plonge va grandissant ?
Dans le ciel des loups obliques (qui participent à ces jeux de pouvoir, de domination, d’exclusion et deviennent ainsi tristement les pions d’un monde fou), je préfère m’attarder sur le scintillement calme des gestes persistants de celles et de ceux qui tiennent face à l’adversité, qui accompagnent les poèmes et les mouvements de vie, qui nomment les oppositions et révèlent à quel point nos sociétés sont divisées.
L’écart social, symbolique et concrètement politique qui se creuse entre les artistes nommés à la tête des lieux et celles et ceux contraints de revendiquer une autonomie parfois non choisie ne cesse de mettre à jour un impensé : comment nos institutions en arrivent-elles par étendre le vide dans lequel nos gestes finissent par se perdre.
Parce que le monde devient de plus en fou de violence et d’obscurité, dans cette impuissance partagée nous continuons de croire dans la nécessité de la parole.
Plombé l’imprudent cadavre vous parle au bord du plateau
Cherchant par quel tableau il va irrémédiablement sortir de la boite
Comme un petit diable
Comment doit-on mourir ou disparaître ?
Qu’ils crèvent les artistes !
Aujourd’hui je m’adresse à vous car nous sommes menacés de disparaître.
Vous qui avez rêvé d’un théâtre moderne, d’un théâtre d’invention, d’un théâtre d’étrangeté, d’un théâtre qui traverse les amas confus du temps pour donner l’aura des actrices et des acteurs dans le poème vivant au cœur d’une réalité, qui va à la rencontre des différences entre la langue et l’être. Vous, dont certains ont suivi des ateliers à mes côtés, ont vu les spectacles de Vita Nova qui je crois ont permis de mettre à jour des faits historiques comme sensibles par le poème et l’invention du plateau : la violence alors non considérée des massacres de Sétif et Guelma dans Passé-je ne sais où, qui revient (2009), le conflit sémantique entre religion, émancipation, héritage et enfances blessées de Au pied du mur sans porte (2011), la tristesse insurmontable dans nos chairs provoquée par les attentats de Paris conjurée dans Sombre rivière (2017), une critique acerbe des progrès technologiques – l’intelligence artificielle particulièrement – dans une insurrection poétique allant de la science-fiction aux dissonances de l’identité de Je m’appelle Ismaël (2019).
Ce qui compte aujourd’hui ce sont les belles complicités qui m’ont permis de faire entendre le chant de Vita Nova et son parcours.
J’ai souhaité un geste ample, tenu une voix forte, pris soin de l’empirisme nécessaire à toute forme d’expériences et porté une considération politique incessante aux êtres présents – visibles et invisibles – comme aux sujets abordés par nécessité. Le fourmillement des pensées voisinant les problèmes contemporains.
L’histoire qui se tisse dans le temps est le témoignage d’une continuité commune entre l’auteur et les spectateur.ice.s.
Il semble qu’il est impossible de considérer cette durée face à l’appel incessant à la nouveauté, à l’innovation, l’émergence forcée (gelée au rayon fraîcheur) qui au contraire d’équiper les jeunes générations finit par tuer dans l’œuf toute forme de singularités.,
Un mouvement d’éveil nous fait tenir debout dans les théâtres.
De mon côté l’écriture théâtrale est la métaphore d’un monde à venir où j’appelle encore les personnages sur la page. Je rêve d’une convergence infinie entre le plateau et l’imagination. Mais je sens bien cette séparation tragique. Être au monde, pour nous compagnies, passe par l’accès aux tréteaux.
Ce qu’il y a de transmutation mystérieuse entre celle et celui qui montre et celle ou celui qui observe, celle et celui qui éprouve et encore donne ou imite, répète, rejoint …L’erreur serait de nous isoler au moment où nous devrions être solidaire. Mais solidaire malgré… Malgré quoi ?
Il existe des fissures dans l’être même.
Il nous faut traverser cette fissure pour être plus robuste par nos propres fragilités.
Explorer cette fragilité nous rendrait plus robuste ? Mais qu’en est-il de cette fragilité structurelle qui nous assigne sans cesse non pas à l’impossible dont nous rêvons, celui qui crée des mondes, mais à cet impossible organisé, morbide et inébranlable celui des classes sociales, qui se reproduisent à l’infini et rejouent au lieu même des renversements et des inventions – le théâtre – une dramatique redondante.
La pendule sonne parce que je ne dis rien, je l’entends et cela voudrait dire que je consens à ce qu’on fasse usage du théâtre comme cela. Soyons debout et ne tournons pas le dos à ce qui pourrait nous alerter et nous faire réagir ; nos liens et leurs fragiles dépendances.
Je sais que plusieurs fois j’ai dû incontestablement être regardé comme le parasite d’un système qui ne supportait pas que je n’essaye pas de lui plaire et que je réinvente et repense la fable même qui me méprisait.
Je n’ai pas le visage de la consanguinité .
Peut-être faudrait-il que je ne porte pas en moi le poids de cette histoire dans laquelle malgré mes mouvements d’échappée, je continue de plonger les mains de l’écriture en forme de foudre.
Des confins de l’Atlantique jusqu’aux cimes de l’Oural, mon coeur regorge de formes de théâtres mus par la nécessité et je me retrouve dans un présent qui nous hurle :
FEU ROUGE
Et dans cette porcherie grandiose où l’on finit par applaudir la bêtise vous me trouvez aujourd’hui rendu fou
Les mots et leurs impuissances me regardent dans leur miroir
FEU ROUGE
S’arrêter devant l’anatomie d’une politique, qui ne reconnaît pas et qui assassine tout autant l’acte créateur que celles et ceux qui ne peuvent pas suivre le rang, et qui nous laisse dans la démence sidérée par des images.
FEU ROUGE
À l’injonction d’endosser une identité, qu’elle soit raciale, qu’elle soit sexuée… pour pouvoir t’interdire ou te classer.
FEU ROUGE
Appellation panique
Ce qui me fait vivre est le don de la parole
la protestation qui devrait être se transforme en peur, la peur de dire et du risque de se voir retirer les outils de son travail .
FEU ROUGE
Aux Vampires qui vivent de ne rien inventer en abaissant les actes créateurs.
FEU ROUGE
Il semblerait qu’on mette à l’écart tous les « M »
Ceux qu’on peut appeler les « M »
Les Marqués par le possible que l’on Maudit et que l’on Méprise.
Les Maudissements d’avoir eu des origines
Au moment d’une résurgence des plus grands délires autoritaires, racistes et antisémites,
plus que jamais il est nécessaire que nos formes théâtrales mythiques réinventent les légendes et les jouent plutôt qu’elles se jouent de nous ( les légendes) dans l’emportement des images-à-coup-de-clic et de solitude.
FEU ROUGE
Les artistes ne mangent pas leurs propres mains ni les applaudissements.
Ils ne vont pas sauver le monde mais ils peuvent témoigner d’un monde qui s’oublie, d’un monde oublié, et secouer une ivresse de vivre.
Traverser les épreuves ne se passera pas sans un questionnement de nos récits et ne pourra se développer qu’à travers l’invention de langues et la vision oraculaire permise par le théâtre.
FEU ROUGE
Cette séparation du théâtre et du quotidien de notre compagnie sans lieu.
Être vivant et écrire les lointains, voisiner les cris.
Et accueillir la génération qui vient, qu’il y ait mouvements autour d’une promesse de théâtre, une invitation que j’ai moi-même reçue d’autres, la voix terrestre de la tendresse qui a été plus qu’un rêve, et que je ne peux interrompre tant elle a sauvé ma vie.
Il m’est impossible de ne pas prendre le verbe pour tenir dans la tempête qu’est notre présent.
L’urgence comme la complexité ne doivent pas être un frein à la pensée, malgré la sidération, mais bien au contraire que toutes les oppositions dans lesquelles nous nous tenons car elles existent, puissent être des nœuds oraculaires – à considérer comme tels- dont nous devons nous défaire ou nous saisir pour nos futurs partagés.
Sans la force transformatrice de la parole que deviendrions-nous?
L’énergie du théâtre est souveraine, elle fait naître en l’humanité le désir de se projeter dans un langage qui est la ligne d’horizon la plus étincelante de l’être.
Lazare/Vita Nova – avril 2025
